Expressions Artistiques et Culturelles

ATELIER

Un certain lundi 22 mars 2021, Emilie, co-responsable de Filigrane, me propose de l’accompagner, en fin de semaine, à un atelier de pratique artistique ayant lieu dans un EHPAD des Monts du Lyonnais. Curieuse, j’accepte avec joie.
Aujourd’hui, quelques jours après avoir assisté à cette journée aux côtés de nos aînés, je peux écrire que cet atelier m’a sincèrement marquée.

Quand Emilie m’a expliqué ce qui nous y attendait, lorsque nous étions toutes les deux dans la voiture direction Saint-Martin-en-Haut, j’ai senti une pointe d’excitation monter en moi. Or, ce n’était rien comparé à ce qui allait vraiment se passer quelques heures plus tard !

9H30, nous voilà arrivées. Covid oblige, Emilie et moi passons un test : si nous sommes négatives, nous restons ; si nous sommes positives, nous partons. Malgré la vaccination quasi complète des résident.e.s, les mesures de protection demeurent fortes. Les résultats tombent : nous sommes négatives (mais, intérieurement, nous bouillonnons d’émotions positives !).

Nous nous dirigeons donc vers le bureau de Christine, chargée de l’animation de l’EHPAD, qui nous offre gentiment un délicieux café, avant de retrouver Emmanuelle Mehring, l’artiste associée à Filigrane prenant en charge l’atelier de ce jour. Un premier atelier ayant eu lieu avec les mêmes participant.e.s la semaine passée, Emmanuelle nous résume ce dernier ; et le tableau n’est pas bien réjouissant. Entre manque ou absence de réactivité et renfermement, les résident.e.s n’avaient pas l’air enthousiasmé.e.s, malgré la bonne volonté d’Emmanuelle et ses capacités d’adaptation et d’inventivité. Christine nous explique que l’énergie des résident.e.s est généralement très fluctuante selon les jours : tantôt ils semblent amorphes, fatigué.e.s et lassé.e.s, tantôt ils pétillent de joie et d’excitation. Je suis surprise par le mot de Christine. Alors, comment seront nos personnes âgées, aujourd’hui ?

L’atelier du jour se décompose en quatre petits ateliers de 45 minutes suivant le même schéma mais avec des groupes différents. Le leitmotiv d’Emmanuelle est le suivant : « aujourd’hui, nous allons raconter des histoires ». Son canevas : montrer tour à tour peintures et objets et, à partir de ceux-ci, inviter les résident.e.s à créer des personnages et des histoires. Je m’interroge : les personnes seront-elles emballées ? Quitteront-elles facilement leurs cannes et fauteuils roulants pour entrer dans le monde de l’imagination ? J’en doute ; et je me trompe.

Ce que j’ai eu la chance de voir au cours de cette journée m’a quelque peu abasourdie. Pour moi qui ai peu de contact avec les personnages âgées, mis à part avec mes propres grands-parents (qui, de plus, ne sont pas en EHPAD), les risques d’a priori sont forts : les résident.e.s en EHPAD ne s’intéressent pas à l’art, les résident.e.s en EHPAD préfèrent rester seul.e.s, les résident.e.s en EHPAD ne veulent pas que leur routine soit cassée, les résident.e.s en EHPAD ne… Ce vendredi 26 mars, j’ai compris que mettre tout le monde dans le même panier n’était pas vraiment la meilleure solution.

Oui, certaines personnes âgées sont marquées par des pathologies qui affaiblissent leur condition physique et/ou mentale ; oui, certaines personnes âgées sont profondément introverties et refusent de mettre sur la table leurs émotions ; oui, certaines personnes âgées ont, tout simplement, tout tristement, perdu le goût de vivre. Mais cela ne signifie pas que ces états sont irréversibles.

Si Emmanuelle, à la fin de la journée, a dit avoir été médusée par l’état des résident.e.s, ce n’est certainement pas pour rien. D’après l’artiste, le contraste entre les deux journées est exceptionnel : aujourd’hui, les personnes âgées bouillonnaient !
Les quatre groupes ont, en effet, tous témoigné d’une dynamique et d’une créativité assez bluffantes. Mieux, certaines personnes sont ressorties changées de l’atelier : J., l’une des participantes, est quant à elle arrivée juste après avoir fait une crise d’angoisse. Son corps était encore tendu par le stress intense qu’elle venait de subir. Elle nous a lâché, comme une bombe, que si elle avait une arme, ça ferait long- temps qu’elle ne serait plus là. J’ai tressailli. Ça fait mal, d’entendre ça.
Cinq minutes plus tard, J. s’échauffait avec nous, malgré l’étau qui lui étouffait encore la poitrine ; quinze minutes plus tard, J., le sourire aux lèvres, racontait avec nous des histoires ; et quarante-cinq minutes plus tard, J. demandait à Emmanuelle si elle pouvait garder avec elle l’ours en peluche que l’artiste avait utilisé pour l’atelier. J. est repartie apaisée. Et nous aussi.

Bref, les ateliers chez Filigrane peuvent bouleverser aussi bien les participant.e.s que les organisateur.rices… Parce que voir des êtres touchés par l’art, voir des êtres s’approprier des œuvres et les faire leur, voir des êtres oser s’aventurer dans l’inconnu et proposer à leur tour des mondes imaginaires… Nous conforte dans l’idée que notre travail est plus qu’essentiel.

Jeanne Roland, volontaire en service civique

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