Action artistique et langue française

RESIDENCE

Nous nous sommes rendues, le 12 mars dernier, au centre médical de l’Argentière, où a actuellement lieu la résidence dansée « Appel d’Air » ou « Les Mains de l’Argentière ». Pour l’occasion, et en vue de la restitution du projet qui aura lieu le 16 avril prochain, nous avons mené une petite interview  en compagnie d’Ephia Gburek, danseuse et artiste chorégraphe et de Benoît Cancoin, contrebassiste :

 

// Pouvez-vous rapidement expliquer le projet que vous avez mis en place au Centre Médical de l’Argentière ?

On a nommé ce projet Appel d’Air, du coup l’idée c’est que par notre présence, la musique et la danse dans ce centre médical de l’Argentière, c’est d’ouvrir un espace poétique, et à l’intérieur de cet espace, rencontrer des gens. Les rencontrer autrement qu’avec la parole, dans un espace d’improvisation, où l’on part de nous-même, de notre être intérieur, pour aller vers l’autre, et inviter l’autre à participer à une action, ou participer juste en écoutant et en observant. On cherche un échange à double sens, on cherche à ouvrir une communication. Pour la plupart des patients ce n’est pas évident. Pour les résidents dans un état végétatif chronique, la communication est très minimale et très subtile. C’est aussi un apprentissage, pour nous, d’entrer en contact, sans heurter, sans imposer quelque chose. On cherche les petits moments d’éveil et de communication

 

// Le projet met en lien la danse avec des personnes à mobilité réduite. Comment les patients ont-ils accueilli un projet si particulier ? Et l’équipe médicale ?

Je crois qu’il y a eu beaucoup d’attentes, car les gens ne connaissaient pas notre travail avant. Peut-être aussi des craintes… Même leur demander de juste poser une main sur le papier pour tracer le contour de la main, souvent la réponse est « je ne peux pas ». Notre but c’est aussi de contourner ça par le jeu, par une fluidité où toutes les actions deviennent de la danse. Je me retrouve facilement dans tout ce qui est présence, micro-mouvement. C’est comme ça que je pratique la danse. Leur existence et leur façon de se mouvoir, c’est déjà de la danse, et le but est de leur en faire prendre conscience, leur faire réaliser qu’on peut danser avec l’imaginaire, avec la présence. Il n’y a pas besoin d’une virtuosité, dans aucun sens.

C’est aussi un lieu assez petit. On est dans des chambres, dans des couloirs, tout se passe à petite échelle. Or la danse a besoin d’espace pour exister.

On est dans la construction d’espaces – physique pour la danse -, à travers par exemple la danse. Niveau sonore c’est pareil, comment créer un espace qui n’est pas musical au sens harmonique du thème, mais néanmoins dans un jeu sonore. Comment on fait pour que ce que l’on propose existe, quelque soit le contexte matériel, comment on crée cet espace et comment on amène tout le monde dans cet espace qui nous appartient. Tout le monde à sa manière, en reprenant les gestes ou pas, chacun à son degré, on crée un petit moment.

// Comment se déroule une séance de travail ?

Tout est toujours improvisé. Des fois on se dit quand même qu’on va travailler avec des chapeaux, donc il y a un certain cadre, mais on reste dans l’improvisation.illu argentière 2

Ça dépend si c’est une séance où c’est nous qui improvisons, puis invitons petit à petit les gens à participer, ou alors si c’est un atelier. Pour le processus d’improvisation, il y a des étapes où on va inviter les gens à entrer dans notre pratique à nous, à sortir de la parole et à entrer dans la danse. Après un moment où les gens sont plutôt spectateurs, on va sortir des objets qui vont aider à rendre visible l’espace et à donner un appui pour leur imaginaire, puis on fait circuler ces objets, et ils sont invités à entrer dans cette improvisation, à participer. Ils n’ont pas besoin de rester passifs.

Puis il y a l’étape des cahiers, des traçages des mains, qui fait aussi partie de la danse. Le geste de poser la main sur la feuille, le dessin qui se déroule, le fait de prendre le stylo, tout ça c’est aussi de la danse. Et quand tout le reste ne laisse pas de traces qui durent, qu’on peut revisiter après – sauf dans le souvenir -, là on a une trace qui reste, comme une photo. C’est aussi un objet que les gens peuvent apprivoiser, qui leur raconte des choses. Et c’est très différent, on adapte ce qu’on fait à la personne qui est en face, s’il ne voit ou ne parle pas par exemple. En sachant qu’on ne connaît pas la pathologie des résidents avant, d’où la grande partie d’improvisation. Il faut essayer de saisir sur le moment quelle porte d’entrée on peut prendre avec une personne, de temps en temps c’est pas la bonne porte alors on recule et on en essaie une autre, on laisse du temps. Toute la résidence se passe avec le public.

// Vous arrivez à mi-parcours du projet. Comment ça se passe ?

Globalement ça se passe bien, voire très bien. Après il y a toujours quelques ajustements à faire. Il faut qu’on trouve un peu de temps à consacrer à la journée de restitution. Globalement je trouve que le personnel est vraiment très accueillant, très positif. Pareil pour les résidents, même si il y en a quelques uns pour qui on a l’impression qu’ils ne nous voient pas. Puis il y a les curieux, qui viennent voir, ceux qui restent…

// Et pour la suite ? Comment comptez-vous faire évoluer le projet ?

En fait il ne reste que trois séances, donc peu de temps. On va continuer dans la même lignée. La chose que j’aurais aimé faire c’est d’échapper aux rendez-vous prévus, au planning pour avoir plus de rencontres hasardeuses et faire des  » apparitions sauvages ». Aller à la rencontre des résidents, jouer avec et pour eux. Je trouve ça puissant parce que vu que ce n’est pas écrit sur leur planning, ça entre plus dans le cadre de leur vraie vie. Là, c’est leur temps à eux, nous on apparaît comme quelqu’un qu’on rencontrerait dans la rue et cet échange se passe. Pour moi il y a quelque chose de puissant. On l’a déjà un peu fait pour la première fois la semaine dernière, sans invitation. On a fait une séance avec 4 ou 5 personnes présentes qui observaient, qui participaient, et c’était très riche. C’est vraiment différent que quand on est dans une salle fermée, ils amènent les personnes, alignées en cercle, ils s’assoient, ils attendent quelque chose de notre part. On voudrait bien faire des trous dans leur planning, aller parler avec le résident qui fume…

C’est un peu comme un spectacle, « qu’est ce qu’ils vont nous demander de faire ». On n’est plus dans le naturel, on est dans un jeu, les résidents et nous aussi. J’aimerais bien avoir du temps pour les observer, pour « boire » plus le lieu. Il y a des choses très fortes et très touchantes quand on observe. On veut aller là où le vent nous amène, mais il nous aurait fallu plus de temps. Le projet est encore jeune, on parle sans grande expertise. On est encore en train de tout découvrir, on aurait besoin de continuer, et ça nous donne envie ! On est bien accueillis par les soignants et surtout par les patients : avec beaucoup d’enthousiasme, de curiosité, et c’est très agréable.

// Vous êtes deux sur le projet, comment se passe la collaboration ? Quel « rôle » avez-vous  au sein de cette équipe ?

Pour moi l’art ça doit être quelque chose qui fait aimer la vie, et je trouve qu’on se sent vraiment à cette place là. Quelques fois c’est dur, parce que pour certains d’entre eux c’est une réalité difficile, car il y a des éléments de leur corps ou de leur tête qui ne fonctionnent plus, mais peut être qu’en étant là on peut les amener à un endroit où ils vont aimer, poétiser leur nouvelle vie, l’aimer, la mettre dans une perspective. C’est vraiment très agréable pour nous.

// Vous constatez du changement chez les patients depuis les premières séances ? Avez vous la sensation que les ateliers aident les patients pendant leur séjour ici / pour leur convalescence ?

Ça va se faire je pense sur quelques semaines, mais déjà rien que le fait d’amener de la détente et du bien-être, c’est déjà beaucoup. Puis quand on les voit revenir ou nous demander « alors aujourd’hui vous allez où ? » et quelques fois ils nous le disent. Un patient nous a dit « des bruits apaisants » en parlant de la musique de Benoît, on a eu plein de manifestations très, très positives.

J’ai le sentiment que ça leur fait du bien, car ça les amène à l’extérieur du lieu, de l’hôpital, et aussi de leur pathologie, de leur vie qui vient d’être transformée par un accident de la vie. D’être là et de les amener ailleurs, je trouve ça assez précieux.

On amène de la poésie de l’ailleurs, à la fois des possibilités d’aller ailleurs. Quand on est bloqué dans un lit et qu’on nous emmène la possibilité d’aller ailleurs, c’est pas mal.

// Quelle finalité imaginez vous pour ce projet ? Une restitution ?

L’idée, est de faire ça dans la Chapelle (le centre médical possède une Chapelle), on imagine ça pas tellement comme un spectacle ou une performance, mais comme un atelier ouvert, avec la possible participation des gens et les possibles observations des autres de ce qui est en train de se passer.
Il y aura des moments sonores, en groupes avec Benoît et les participants, il y aura des moments plus d’observation où Benoît et moi serons en improvisation, et peut-être le cahier toujours en circulation, où les gens pourront tracer, passer au voisin, pendant que d’autres choses se passent tout autour.

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